Des illusions

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Chère lectrice,

Merci pour vos réponses à la lettre de la semaine dernière, vos encouragements, vos réactions. Quel plaisir d’échanger avec vous !

Dans une précédente lettre, je vous confiais avoir été la première surprise de choisir, avec l’art botanique, une forme d’expression à des lieues de mes préférences esthétiques a priori, et qui me semblait exiger une foule de qualités – rigueur, patience, minutie pour n’en citer que quelques unes – dont je ne me sentais pas particulièrement pourvue.

L’art dit « réaliste » fait souvent débat. Ses détracteurs ont tendance à dire de lui qu’il manque de poésie et le considérer comme une froide démonstration de compétences techniques. À se demander si c’est vraiment de l’art. Pour être tout à fait honnête, je ne suis moi-même pas toujours très claire sur le sujet et j’entretiens une drôle de relation avec les artistes réalistes ou hyperréalistes, faite de fascination, d’admiration et, je dois bien l’avouer, d’un peu de répulsion aussi parfois. Sans doute ai-je encore bien des strates de cette vaste question à explorer, mais un souvenir particulier, à ce sujet, m’a beaucoup marquée.

Mon filleul avait cinq ans, je pense. Il venait tout juste d’arriver à la maison pour passer le week-end avec ses parents et sa soeur, lorsqu’il est tombé nez à nez avec une amanite tue-mouche que je venais de peindre. Il a longuement regardé la peinture puis a levé vers moi des yeux tendus et, avec ce sérieux qu’ont parfois les enfants lorsqu’ils tentent de percer les grands secrets du monde, m’a demandé sur un ton qui avait d’étranges accents de reproche : « comment tu fais pour peindre des choses qui ont l’air d’être les VRAIES choses ? » empoignant du même coup un de mes pinceaux pour que je lui enseigne mes tours, toutes affaires cessantes.

Je me souviens très bien de son regard. Quelque chose lui plaisait dans ce dessin, c’était certain, mais surtout, il était hypnotisé. Hypnotisé un peu comme quand, au spectacle de magie, on cherche à comprendre le truc, agacé et ravi devant cette évidence : nous sommes en train de nous faire berner.

Du haut de ses cinq ans, il avait exprimé très simplement ce qui le fascinait dans la peinture de l’amanite : cette illusion de réalité lui paraissait un peu magique. Il savait bien que ce n’était pas une vraie amanite, mais sans doute une certaine apparence de vie le troublait-elle assez pour que l’illusion opère et aimante son regard. Cela, je pense, se jouait en dehors des considérations purement esthétiques qui semblent toujours occuper le premier plan, quand on parle d’art pictural ; la peinture n’en faisait pas moins palpiter une certaine dimension de son être.

Au point de vue purement technique, c’est exactement ce que nous, artistes réalistes, nous efforçons de faire : créer des illusions. Nous créons l’illusion de la rondeur de la pomme sur une feuille plate, nous créons l’illusion de la transparence d’une aile de papillon sur du papier blanc (sans même avoir recours à de la peinture blanche), l’illusion de la lumière frappant la peau brillante d’une cerise, et celle du temps qui passe lorsqu’on s’essaie à saisir le lent brunissement d’une rose qui se fane. Nous cherchons à flouer vos sens afin de vous faire croire, l’espace de quelques instants, que nous avons créé quelque chose de vivant.

Mais cela va plus loin que le tour de passe passe. Je pense qu’il s’agit aussi et surtout d’essayer de transmettre un étonnement, un émerveillement face aux sujets que nous choisissons d’immortaliser. Par transmettre, je veux dire « faire naître en vous ».

Voici un tableau de l’artiste écossaise Fiona Strickland :

« Oriental Poppy » est un tableau de l’artiste Ecossaise Fiona Strickland

Si par exemple vous vous dites, en regardant ce tableau intitulé “Oriental Poppy” : « Oh ! Cet orangé irréel dans les interstices de lumière ! Incroyables, ces reflets violets ! Et ces milliers de petits cils velus sur la capsule du bouton ! » vous aurez sans doute l’impression que ce sont là votre observation, votre ressenti, vos émotions…
 

En réalité, ce que nous tenons pour nos sensations, en tant que spectateur, ont été créées de toutes pièces par l’artiste. Ce sont les observations, les ressentis, les émotions que son art, son savoir-faire, ses compétences, ont su mettre en forme et en couleur afin de guider notre esprit jusqu’à les recréer en nous. Bien sûr, cela ne marche pas à tout les coups, peut-être serez-vous absolument insensible au travail de cette artiste que personnellement je vénère, mais c’est la limite de l’art : on ne vibre pas tous aux mêmes fréquences. Et d’ailleurs soyons honnêtes, toute œuvre étant une tentative, il arrive – fréquemment – qu’elle échoue. 

Certes, Fiona Strickland est une virtuose du pinceau et la donner en exemple est peut-être un peu facile, car le caractère exceptionnel de ses tableaux nous saute aux yeux. Mais l’excellence n’est pas nécessaire et n’a pas non plus besoin de s’exprimer de manière aussi éclatante. 

Ce qui compte, c’est de tenter de surprendre l’autre à l’intérieur de lui-même.
 
C’est drôle, mais c’est cette petite phrase de mon filleul qui m’a aidée à commencer à comprendre mon pourquoi. D’une certaine manière, ce souvenir et ses mots de petit garçon orientent quotidiennement mon travail.

Et que pourrions nous dire du simple fait de tirer un enseignement aussi essentiel pour soi-même de la bouche d’un si petit enfant ? Car bien sûr, cela nous relie aussi à d’autres aspects essentiels à la création, n’est-ce pas ? Mais ah, c’est un autre sujet :)
 

À la semaine prochaine !

Anne-Solange

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1 réflexion sur “Des illusions”

  1. Pour ma part, je suis ravie de retrouver cette lettre dans ma boîte, ton écriture m’avait manqué. J’aime vraiment ces réflexions sur le beau sur l’art, et la pratique de l’art en tant qu’artiste. Elles me nourrissent vraiment, merci beaucoup !

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